Les Chroniques Absurdes - Chapitre Cinquième

Publié le par Q1

Chapitre Cinquième - Où l'on devise en marchant dans le Désert

«Je persiste à croire qu’il n’était pas nécessaire d’en arriver là. Je suis on ne peut plus reconnaissant, notez, mais néanmoins, j’éprouve une pointe de vague remords à l’idée que nous ayons privé cet homme de son gagne-pain. Sans parler de divers membres et de quelques litres d’hémoglobine.
- Je dois dire que Le Navet n’a pas foncièrement tort… De plus, si par hasard nous devons retraverser le Désert de Sel, nous n’aurons nulle part où nous reposer.
- Et puis j’ajouterais que les quelques voyageurs qui se trouvaient là n’avaient rien demandé à personne. N’eut-il pas été possible de les épargner eux, au moins ?
- C’est ce que nous avons fait, Le Navet.
- Je ne suis pas certain que laisser un unijambiste, surtout si récent, ainsi qu’un homme dans le coma à la merci d’un incendie soit vraiment la meilleure façon de définir le mot épargner. Quand bien même je ne saurais en vouloir à Ed d’avoir corrigé lourdement cet aubergiste navetophage et son assistant, encore qu’il n’était pas nécessaire de lui enfoncer son propre bras dans la gorge avec tant de véhémence, j’ai du mal à saisir le pourquoi de l’implication des quatre autres clients...
- Entre l'assassin dyrzhan au comptoir et les trois coupe-jarrets au fond, je ne regrette rien...
- Mais, Sergent Zada, l'interrompit Ed, comment pouvez-vous savoir...
- Ellémentaire, l'interrompit à son tour Zada. Le type au comptoir portait au poignet un tatouage figurant une coloquinte, l'emblème de la guilde des assassins dyrzhans. Quant aux trois types en noir à la table du fond, ils étaient triplés, et portaient des postiches pour dissimuler leur ressemblance. Or il est notoire que des triplés habillés de noir sont soit des coupe-jarret, soit des collecteurs d'impôts, ce qui ne vaut guère mieux. Pensez à utiliser vos yeux, puisque contrairement au Navet que je ne saurais blâmer pour ses scrupules, vous en êtes doté.»

La cracheuse de feu de première-classe Isdziniovna Klovinsnovkaraya leva alors une main.

« Oui, Première Classe Isdzi ?
- La seule chose qui me navre, dit alors Isdzi en lançant un jet de flammes orangées vers le ciel, c'est que nous n'avons même pas pu nous décrasser de cette craie. Or, ajouta-t-elle en renvoyant à nouveau un geyser brûlant vers les étoiles, si nous arrivons tout de blanc couverts à La Capitale, nous serons facilement retrouvés une fois qu'un voyageur aura donné l'alarme quant à la destruction de l'auberge.
- Mademoiselle Isdzi, vous parlez fort peu pour des raisons évidentes, mais je me dois de déplorer publiquement ce triste état des choses. En effet, vous parlez à fort bon escient, et je tiens à saluer votre sagacité...
- Merci pour elle, Le Navet, le coupa le sergent-acrobate Zada. Isdzi a effectivement fait preuve de bon sens. Il va falloir que l'on trouve une parade à cette situation. Les destructeurs d'auberge sont mal vus dans les contrées civilisées.
- Arrêtez-moi si je dis une bêtise, osa timidement Ed, mais... Si nous arrivons en ville et que nous annonçons que nous avons trouvé l'auberge dévastée... peut-être pouvons nous faire porter le chapeau au précédent groupe de voyageurs...
- Mais c'est inacceptable ! Je m'insurge contre une solution aussi peu morale, sindigna Le Navet.
- Je partage votre sentiment, mon cher Navet, mais connaissant les autorités de la Capitale, je pense qu'il vaudrait mieux s'en remettre au plan d'Ed. En effet, cela nous éviterait pas mal d'ennui. De plus, il est probable que nos prédécesseurs soient déjà ressortis de la ville.
- Je vois que nous n'avons pas grand choix, mais je tiens à réaffirmer mon opposition morale à cette entreprise de désinformation des autorités, conclut Le Navet»

Et c'est sur ce funeste plan que notre hétéroclite équipe continua sa marche dans le Désert de Craie, en direction de la Capitale.
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