Les Chroniques Absurdes - Chapitre Premier

Publié le par Q1

Chapitre Premier - Où l'on rencontre un Navet doué de parole.

Ed se promenait dans la forêt. Une forêt  normale, pleine de  marshmallows. Comme toute forêt, il y vivait nombre d'animaux communs tels la buse, le lapin, le chevreuil, ou le redoutable galloufon sylvestre. Mais le redoutable galloufon sylvestre de cette forêt, sa galouffonne et ses galouffonets se trouvaient actuellement en estivation, puisque c'était l'été.
On aurait pu dire de Ed qu'il se promenait, comme il a été fait en cet incipit, mais cela serait, et est donc, inexact.
Ed marchait. Certes, il ne marchait pas bien vite, mais c'était plus dû à une volonté de ne pas gaspiller ses forces qu'à une volonté de contempler les sous-bois.
En passant près d'une cascade dont la belle couleur jaune indiquait clairement sa forte teneur en sucre, puisque comme toute cascade digne de ce nom elle  laissait écouler un flot glougloutant de vin blanc (un vin moëlleux de fort bon goût dans le cas présent), Ed avisa et ramassa un navet qui se trouvait là, posé au sol.

«Lâche-moi, abruti !
- Qui me parle ?
- Quand je disais abruti, c'était surtout pour exprimer une colère somme toute légitime, et bien que je vous prie de m'en excuser, je commence à me demander si je n'ai pas été carrément clairvoyant...
- Bon sang, dit Ed, baissant les yeux, c'est un navet qui parle !
- Ah, finalement vous êtes bien moins abruti que je n'ai pu le penser, renchérit le navet. Mon jeune ami, je conçois que ma logorhée puisse vous déconcerter de quelque façon, et pour des raisons qui me paraissent évidentes : vous êtes victime un préjugé largement répandu sur nous autres, Brassicacées, qui voudrait que nous soyons des racines dénuées de tout organe nous permettant d'employer la communication orale...»

Complètement abasourdi, Ed laissa le navet parlant continuer :
«Enfin, je ne vous en tiendrai pas rigueur, mon bon. Mais par pitié, lâchez mes fanes, la tension occasionée à ce que  par un anthropomorphisme de bon aloi je vais appeller mon cuir chevelu est intolérable.
- Oh pardon !, bafouilla Ed en reposant le navet au sol.
- Je vous en prie, pas de quoi. Mais puisqu'il semble que nous ayons pris contact, je vous prie de m'informer de votre identité, non pas que je vous y oblige, mais je prendrais cela comme une marque de courtoisie que je me ferais un plaisir de vous retourner !
- Euh... Ed, annonca celui-ci d'un air perplexe.
- Ma foi, voilà une réponse laconique. Enfin, je suis ravi du fait que, malgré ma tendance à transformer la plus anodine des phrases en expression riche comme le régime d'un sumotori, vous sembliez suivre mon propos sans plus d'obstacles que ça.
- Et euh..., re-bafouilla Ed, toujours aussi perplexe.
- Mon identité, bien sûr ! Chose promise, chose due, n'est-ce pas ? Eh bien, mon cher Ed, je suis comme vous le voyez un navet. Le nom que mes semblables utilisent pour s'adresser à moi vous serait impossible à retenir, puisque vous ne pourriez pas l'entendre. En effet, entre navets nous communiquons sur une longueur d'onde fort différente de celle que votre ouïe peut percevoir, et nous utilisons des sons qui n'ont rien à voir avec les phonèmes humains. Notre langage est partie intégrante de la famille des langues Apiacées, bien que certains aspects le rapproche de la famille des langues Solanacées. Mais baste ! Appelez-moi simplement "Le Navet".
- Le navet ?
- Non, mon cher, pas exactement... Je vous fais montre d'estime en vous appelant Ed, n'est-ce pas ? Alors, afin que nous restions en bons termes, appelez-moi "Le Navet". Mettez-y une majuscule, que diantre ! Je ne suis pas arrogant, mais à la mine que vous arborez depuis le début de notre entretien, je peux sans risque présumer que je suis le premier navet qui vous adresse la parole. Ainsi, différenciez-moi de mes congénères et appelez-moi "Le Navet".
- Le Navet ?
- Voilà. Vous y êtes. La Majuscule, très cher, la majuscule...
- Le Navet.
- Si fait.
- Eh bien, bonjour, Le Navet.»

Une foule de questions se bousculaient dans la tête (quelque peu malmenée ces derniers temps) de Ed. Mais la plus pressante, dictée par une forte curiosité et d'une certaine façon par la courtoisie, fut celle qu'il prononça :
«Mais comment êtes-vous arrivé ici ? Je veux dire, les navets vivent dans le sol, et question locomotion vous me semblez quelque peu handicapé, non ?
- Je salue votre perspicacité, Ed. A vrai dire, je suis tombé du sac d'un paysan qui m'avait emmené avec lui. Il me semble qu'il se dirigeait vers la capitale où il comptait me vendre ainsi que certains de mes congénères arrivés à maturité dans la terre de son lopin.
- Et que comptez-vous faire ?
- Eh bien, je suis absolument navré de devoir faire appel à votre générosité alors que nous nous connaissons depuis si peu de temps, mais je me demandais si vous pourriez m'emmener avec vous, que ce soit vers la Capitale ou ailleurs...
- Je n'ai pas d'endroit à moi où j'aurais pu vous planter, et je n'ai pas vraiment de but à mon voyage. Où souhaitez-vous aller, Le Navet ?
- Puisque j'étais destiné à être vendu dans la Capitale, et puisque vous ne semblez pas avoir de destination particulière, je suggère que nous nous y rendions. Dans la Capitale, j'entends. C'est un endroit qui sied à merveille à ceux qui cherchent le dépaysement, l'aventure, la fortune, ou simplement quelque chose à faire.
- Je n'ai que peu d'argent, pas d'endroit où je désire vraiment aller ni ou je puisse être accueilli, et pas de compagnie en cet instant. Le Navet, c'est dit, je vous emmène à la Capitale. Nous aviserons de la suite des évènements quand nous y serons.

Et c'est ainsi que Ed reprit son chemin à travers la forêt, désormais accompagné d'un navet doué de parole et qui ne se privait pas de faire montre de ce don. Il avait désormais une destination précise, ce qui allégeait quelque peu son pas. Ceci dit, son pas restait tout de même prudent. Car si le Galouffon Sylvestre était en estivation, on ne pouvait pas en dire autant des orvets mandibulés.

(à suivre)

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Q1 27/06/2007 19:08

Maintenant que tu le dis, j'ai souvenir d'avoir lu des textes du genre absurdes chez toi. Crois bien cher Mic que toute ressemblance serait réellement fortuite.

Q1 27/06/2007 16:43

Plait-il ?

Mic 27/06/2007 10:48

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